Troubles musculo-squelettiques

Des maladies professionnelles à ne pas négliger

Malgré les nombreuses avancées scientifiques pour mieux cerner la problématique des troubles musculo-squelettiques (TMS),  celle-ci demeure complexe, aussi bien dans l’approche multifactorielle des causes que dans la recherche de solutions de prévention. Les TMS figurent pourtant au premier rang des maladies professionnelles à travers le monde.

Doctinews N°98 Avril 2017


Par le Dr Tarik Ghailan

Médecin spécialiste en médecine du travail, président de la Société marocaine de médecine maritime


L
es troubles musculo-squelettiques (TMS) constituent un problème des plus préoccupants en santé du travail du fait de l’augmentation constante de leur incidence, de par leurs conséquences individuelles en termes de souffrance, de réduction de l’aptitude au travail avec un risque d’interruption de la carrière professionnelle et, bien évidemment, de par leurs conséquences sur le fonctionnement des entreprises et leur coût (absentéisme, turn over, perte de journées de travail, baisse de productivité). En France, un rapport de la sécurité sociale en 2016 sur les maladies professionnelles et les accidents du travail affirme que les TMS du membre supérieur du tableau 57 (équivalent du tableau 2.7 au Maroc) représentent près de 80 % de toutes les maladies professionnelles reconnues chaque année.

Atteinte des tissus péri-articulaires

Les troubles musculo-squelettiques (TMS) sont un ensemble d’affections caractérisées par une atteinte des tissus péri-articulaires (muscles, tendons, ligaments, nerfs, vaisseaux sanguins…) dont l’origine de leur genèse se trouve au travail. Il peut s’agir de tendinites et de tenosynovites, d’inflammations des bourses séreuses dites hygromas, de syndromes canalaires avec compression nerveuse ou bien d’une atteinte vasculaire (syndrome de Raynaud). Toutes les articulations peuvent être atteintes.
Plusieurs appellations ont été proposées pour les TMS selon les écoles, mais le point commun concerne le rattachement de ces pathologies à l’ambiance du travail. Ainsi, il est question de TMS et de Pathologies d’hypersollicitation en France, de Work Related Musculoskeletal Disorders au Canada, de Cumulative Trauma Disorders aux USA et de Repetitive Strain Injuries en Angleterre.


Origine multifactorielle

Les TMS ont une origine multifactorielle et résultent d’un déséquilibre entre les contraintes biomécaniques (répétitivité des gestes, niveaux de forces élevés, angles articulaires extrêmes,...) et la capacité fonctionnelle de l’opérateur. Ce déséquilibre peut être accentué par la présence de risques psychosociaux qui sont susceptibles de retentir, directement ou par l’intermédiaire du stress, sur les contraintes biomécaniques et sur les capacités fonctionnelles des opérateurs.
Toutes les professions exposées à des gestes répétitifs sont concernées, des plus prestigieuses (violonistes, pianistes) à celles qui le sont moins (polissage, meulage, poinçonnage, travail à la chaîne, boucher et préparateur de viande, industrie de transformation, de conditionnement dans l’agroalimentaire, préparation, piquage, montage dans l’industrie de la confection et l’industrie de la chaussure, montage et conditionnement dans l’électroménager, dans la sous-traitance automobile, caissières de grandes surfaces, secrétaires de bureau…). En effet, la plus grande partie des travaux ouvriers expose aux TMS.

Facteurs de risques

Les TMS résultent généralement d’un déséquilibre entre les sollicitations biomécaniques et les capacités fonctionnelles de l'opérateur. Ces capacités dépendent notamment de l'âge, du sexe, de l’état physiologique et psychologique et des antécédents personnels.

Facteurs de risque environnementaux
Facteurs biomécaniques
Les facteurs de risque biomécaniques sont :
l La répétitivité des gestes,
l Les efforts excessifs,
l Le travail statique de faible niveau maintenu dans le temps,
l Les positions articulaires extrêmes (flexions et extensions maximales).
Dans le travail, aucun des facteurs de risque biomécaniques n’existe isolément. Ils sont toujours combinés entre eux à des niveaux d’intensité et de fréquence propres à chaque tâche et variables dans le temps. En conséquence, l’activité gestuelle au travail demeure le facteur de risque essentiel de TMS.
Autres facteurs
A côté des facteurs biomécaniques, il existe d’autres éléments qui induisent une augmentation des sollicitations biomécaniques comme les vibrations, le froid et l’éclairage inadéquat.

Facteurs psychosociaux et stress
Les effets du stress en liaison avec les TMS sont multiples et interagissent constamment entre eux, faisant intervenir simultanément le système nerveux central, le système nerveux végétatif, le système endocrinien et le système immunitaire.

Facteurs de risque individuels
Les facteurs individuels influencent l’apparition des TMS. En effet, ils sont plus marqués chez la femme, le sujet âgé et les personnes atteintes de pathologies telles que le diabète et l’hypothyroïdie notamment. Ils dépendent aussi des variabilités inter-individuelles.

Facteurs organisationnels
Classés classiquement comme des cofacteurs qui génèrent les TMS, les facteurs organisationnels sont multiples et complexes (cadence du travail, formation subie, expérience professionnelle, objectifs à atteindre….).

Histoire naturelle des TMS

Les mécanismes qui conduisent aux TMS sont encore relativement mal connus, du fait du caractère multifactoriel de ces troubles où les combinaisons de facteurs peuvent être très variées. Ils résultent de l’application de contraintes biomécaniques soutenues ou répétées sur des périodes plus ou moins longues (de quelques semaines à plusieurs années selon l’intensité de ces contraintes ou le type d’articulation concernée) qui dépassent la capacité fonctionnelle du sujet ; en effet, ces hyper sollicitations créent des phénomènes de frictions avec inflammations et microlésions qui se trouvent aggravées par la détérioration de la micro-vascularisation, notamment lors des mouvements avec angulations extrêmes et du travail statique. Normalement, durant le temps de repos, un phénomène compensateur d’autoréparation de ces lésions se met en place et la cicatrisation est obtenue sans difficultés. Par contre, lorsque le repos fait défaut, ces microlésions n’ont pas le temps de cicatriser et les symptômes commencent à apparaitre. Au départ, il s’agit d’une gêne non définie aux alentours de l’articulation ou bien d’une fatigue qui évoluent vers une vraie douleur qui va crescendo tant qu’il n’existe pas de repos. Dans les cas évolués, les lésions deviennent irréversibles et peuvent être à l’origine de véritables handicaps.

Manifestations cliniques

Les TMS regroupent un groupe hétérogène de maladies selon l’articulation concernée. Il peut s’agir de tendinites et de tendinopathies dont la fameuse tendinite de l’épaule, dite aussi syndrome de la coiffe des rotateurs, principalement au genou, de syndromes canalaires (cas du syndrome du canal carpien) ou bien d’une atteinte vasculaire comme le syndrome de Raynaud. Toutes les articulations peuvent être concernées :

Epaule
l Bursite sous acromiales,
l Affections de la coiffe des rotateurs.

Coude
l Epicondylite,
l Epitrochléite,
l Le syndrome de la gouttière épitrochléo-olécranienne (compression du nerf cubital),
l Bursites ou hygromas du coude,
l Arthrose du coude.

Poignet et main
l Tendinite du grand palmaire,
l Tendinite du cubital antérieur,
l Tenosynovite sténosante de De Quervain,
l Tendinite des radiaux,
l Le syndrome de l’insertion ou « Aie crépitant de Tillaux »,
l Le syndrome du canal carpien (compression du nerf médian),
l Le syndrome de la loge de Gyon (compression du nerf cubital),
l Les tendinites des fléchisseurs des doigts et de la main,
l Le syndrome de Raynaud,
l Arthrose du poignet et des doigts.

Genou
l Le syndrome de compression du nerf sciatique poplité externe,
l Bursites rotuliennes ou hygromas du genou,
l Tendinite sous quadricipitale ou rotulienne,
l Tendinite de la pate d’oie
l Lésions chroniques du ménisque.

Cheville
l Tendinite achilienne.

Squelette axial
l Cervicalgies, dorsalgies et lombalgies avec ou sans hernie discale.
Parmi ces pathologies, une d’entre elles attire l’attention de par sa fréquence et les invalidités fonctionnelles qu’elle engendre : le syndrome du canal carpien.

Le syndrome du canal carpien

Il s’agit de la compression du nerf médian lors de son passage dans le canal carpien. Ce canal ostéo-fibreux inextensible formé par les os du carpe en arrière et le ligament annulaire antérieur du carpe est le lieu de passage des tendons fléchisseurs des doigts avec leurs gaines synoviales (au nombre de cinq) et le nerf médian. Il s’agit d’un nerf mixte : sensitif pour les trois premiers doigts et la moitié externe du 4e doit, et moteur pour les muscles l’imminence thénar (base du pouce).
C’est le plus répandu des syndromes canalaires au membre supérieur, et une des maladies professionnelles les plus fréquentes au monde.
Ce syndrome peut avoir plusieurs étiologies. L’origine professionnelle est une grande pourvoyeuse de cette affection. En effet au travail, la sollicitation permanente du poignet par les mouvements répétés de flexion ou d’extension produisent une augmentation de pression intracanalaire. La situation est encore aggravée par l’existence d’angulations extrêmes du poignet durant de longues périodes. Le nerf médian peut alors être touché par étirement ou par compression. Les vibrations peuvent également jouer un rôle dans son apparition. La main dominante est plus souvent atteinte.
Sur le plan clinique, le patient rapporte des paresthésies (engourdissement, fourmillements, picotements..) se situant grossièrement à la face palmaire des trois premiers doigts avec irradiations douloureuses possibles au poignet.
L’examen clinique recherche deux signes qui réveillent cette douleur :
l Le signe de Tinel : la percussion de la partie médiane du ligament annulaire antérieur du carpe.
l Le signe de Phalen : la mise en extension du poignet.
L’évolution peut être marquée par une atteinte motrice se manifestant par une amyotrophie de l’éminence thénar.
Le diagnostic est confirmé par la réalisation d’un électromyogramme EMG qui montre une diminution des vitesses au niveau du canal carpien signant ainsi la compression. Il permet aussi de préciser la nature du contingent atteint : sensitif et/ou moteur et de se prononcer sur la gravité de l’atteinte.
Les gestes professionnels incriminés sont :
l L’hyper-extension du poignet,
l L’hyper-flexion du poignet associée à la flexion des doigts,
l La compression par appui sur le talon de la main (directe ou par un manche d’outil).
Ces gestes étant peu spécifiques d’une profession, une étude vidéo du poste de travail peut être utile.
Les professions les plus exposées sont les charpentiers maçons, les scieurs et coupeurs, les polisseurs-meuleurs, les travailleurs à la chaîne, les emballeurs, les femmes de chambre, le personnel d’entretien, les travailleurs sur clavier (caisse, ordinateur), les musiciens, les employés dans l’industrie agroalimentaire et les bouchers.
Le traitement peut être médical par le repos (attelle du poignet) et les infiltrations locales (corticoïdes) pour les formes purement sensitives.
Il est aussi chirurgical (à ciel ouvert ou endoscopique) en cas d’échec du traitement médical et consiste en une décompression du nerf médian par la section du ligament annulaire antérieur du carpe.
La qualité des résultats obtenus dépend de la précocité du traitement et du mécanisme pathogène. En effet, les sujets exposés aux vibrations récupèrent souvent moins bien.
Après traitement et récupération, le médecin du travail durant la visite de reprise devrait faciliter le reclassement professionnel et demander un allègement de la charge de travail au niveau des poignets.
Le syndrome du canal carpien est reconnu comme maladie professionnelle indemnisable : tableau 2.7 (Affections péri-articulaires provoquées par certains gestes et postures), Section C (poignet main et doigts), 3e alinéa (syndrome du canal carpien).

Prévention des TMS

Les principales mesures de prévention qui peuvent être prises sont de deux ordres :

Assoir un diagnostic le plus précoce possible à travers :
l Un dépistage des TMS en entreprise : plusieurs questionnaires sont disponibles à cette fin (Questionnaire nordique, OSHA….).
l Une surveillance médicale des salariés lors des différentes visites en santé au travail en vue de détecter les symptômes précoces de TMS.
l Un suivi régulier des accidents et des incidents en entreprise pour déceler la part éventuelle de l’organisation du travail et des équipements utilisés dans l’apparition des TMS.

Instaurer des aménagements au travail, en particulier :
l Limitation du travail répétitif par la rotation des postes et la polyvalence des salariés.
l Enrichissement et élargissement des tâches pour que les postures et les gestes soient plus variés et chacun d’eux moins fréquents.
l Augmentation de l’autonomie des opérateurs entre eux et vis à vis du système technique (cadences).
l Prévention des risques liés à la manutention manuelle des charges et aux vibrations.
l Ergonomie des postures, des outils, du geste et du poste de travail.

 

Maladies professionnelles
Quels sont les troubles indemnisables ?

La législation marocaine (Arrêté du ministre de l'Emploi et de la Formation professionnelle N° 160-14 du 21 janvier 2014 paru au B.O N° 6306 du 06/11/2014) consacre aux TMS cinq tableaux de maladies professionnelles indemnisables couvrant la majorité d’entre eux. Il s’agit du :
l Tableau 2.6 : Affections provoquées par les vibrations et chocs transmis par certaines machines-outils, outils et objets et par les chocs itératifs du talon de la main sur des éléments fixes.
l Tableau 2.7 : Affections périarticulaires provoquées par certains gestes et postures de travail.
l Tableau 2.8 : Affections chroniques du rachis lombaire provoquées par des vibrations de basses et moyennes fréquences transmises au corps entier.
l Tableau 2.9 : Affections chroniques du rachis lombaire provoquées par la manutention manuelle de charges lourdes.
l Tableau 2.10 : Lésions chroniques du ménisque.
Pour consulter les tableaux cliquer ici.

 

Dans la même rubrique

L’entreprise médicale

L’entreprise médicale

« Servir ou disparaitre »

Gérer un cabinet avec des équipes, des collaborateurs, exercer son métier et fidéliser ses patients, voilà qu...

Lire la suite

2008/2017

2008/2017

Une actualité riche en événements

Depuis le mois de juillet 2008, date de la publication du premier numéro de Doctinews, le secteur de la ...

Lire la suite

Infections sexuellement transmissibles

Infections sexuellement transmissibles

Une cause majeure d’altération de la fertilité

Indépendamment des causes génétiques ou constitutionne...

Lire la suite

Troubles musculo-squelettiques

Troubles musculo-squelettiques

Des maladies professionnelles à ne pas négliger

Malgré les nombreuses avancées scientifiques pour mieux cerner la problématique des troub...

Lire la suite

Traitement de l’obésité par ballon intra-gastrique

Traitement de l’obésité par ballon intra-gastrique

Une alternative à la gastroplastie chirurgicale

Une étude observationnelle a été menée sur une période de 10 ans avec pour objectifs de ...

Lire la suite

Déficit en vitamine B12

Déficit en vitamine B12

Quelle place pour le traitement par voie orale ?

Le déficit en vitamine B12 représente une affection potentiellement grave du fait de son re...

Lire la suite

Copyright © 2017 Doctinews.

All rights reserved.