Antibiothérapie

Antibiothérapie 23 décembre 2016

Des acquis à préserver

Si la résistance aux antimicrobiens est un phénomène naturel lié à des modifications génétiques des bactéries, des parasites, des virus et des champignons, le mésusage de ces traitements, aussi bien chez l’homme que chez l’animal, en accélère le processus. Aujourd’hui, la sonnette d’alarme est tirée.

 

Doctinews N°94 Décembre 2016

 
Avec la collaboration du Pr Amal BOURQUIA
 Coordinatrice du Collectif médical, humanitaire et environnemental et rapporteur pour la conférence 

 

E
es antibiotiques sont une ressource précieuse qu’il faut préserver. Ils doivent être utilisés pour traiter les infections bactériennes seulement lorsqu’ils sont prescrits par un professionnel de la santé dûment autorisé à exercer », explique Amal Bourquia, coordinatrice du Collectif médical, humanitaire et environnemental et organisateur, en collaboration avec le Pole médico humanitaire du Centre de formation et d’animation du tissu associatif et coopératif (Fondation Mohamed V pour la Solidarité) et l’Atelier Vita, d’une conférence (1) intitulée « l’antibiothérapie en pratique ».
Cette rencontre, qui avait pour objectifs de mieux faire connaître le phénomène de résistance aux antibiotiques et d’encourager les meilleures pratiques afin d’éviter que la résistance aux antibiotiques ne continue à se propager, s’inscrit parfaitement dans le cadre des préoccupations majeures des grandes instances internationales.
En effet, le 21 septembre dernier, le sujet a été abordé par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Quelques jours plus tôt, la Banque mondiale publiait un rapport intitulé « Drug-Resistant Infections : A Treat to Our Economic Future » dans lequel elle avertit que les infections résistantes aux antibiotiques pourraient être à l’origine d’une nouvelle crise mondiale, au moins similaire sinon pire à celle de 2008 ! Quant à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle a initié, dès 2015, la semaine mondiale pour un bon usage des antibiotiques dont la deuxième édition s’est déroulée entre le 14 et le 20 novembre 2016.

Du mésusage à la résistance

« Le mésusage médicamenteux correspond à un usage inapproprié d’un médicament par rapport aux données de référence pertinentes telles que le résumé des caractéristiques du produit (RCP), les recommandations de bonnes pratiques (RBP), les conférences de consensus, les fiches de service médical rendu (SMR) et d’amélioration du service médical rendu (ASMR), les fiches de transparence, les références médicales opposables, l’avis d’experts et la littérature », a expliqué Abdelmajid Belaïche, analyste des marchés pharmaceutiques, lors de son intervention intitulée : « Le mésusage des antibiotiques et augmentation des résistances bactériennes ». En pratique, et en ce qui concerne les antibiotiques, le mésusage est généralement associé à l’une des situations suivantes :

  • Prescription inutile ;
  • Mise en route d’un traitement retardée pour des patients présentant une infection grave ;
  • Utilisation trop fréquente d’antibiotiques à large spectre ou mauvaise utilisation d’antibiotiques à spectre étroit ;
  • Mauvaise évaluation de la posologie qui peut être trop faible (patient obèse) ou trop élevée (risque toxique) ;
  • Durée du traitement insuffisante ou trop longue ;
  • Absence de réévaluation du traitement antibiotique en tenant compte des résultats microbiologiques et de l’évolution clinique.

L’exemple du Maroc

Au sein de la base de données du Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc, 20 451 cas d’effets indésirables médicamenteux ont été recensés et 1 190 cas d’erreurs médicamenteuses. 13,7 % ont concerné des produits anti-infectieux, a précisé le Dr Afaf El Rherbi, au cours de sa présentation sur le thème : « Usage rationnel des médicaments et sécurité du patient ». Selon Abdelmajid Belaïche, les cas de mésusages les plus connus au Maroc concernent les stimulants d’appétit ou des corticoïdes consommés par les femmes pour augmenter leur poids, le Misoprostol pour l’avortement, le Vermogal pour la chevelure, la poudre de pilules contraceptives pour adoucir la peau de la plante des pieds, l’utilisation des suppositoires d’Indométacine par les jeunes filles et, bien entendu, le mésusage des antibiotiques en automédication. Mais le patient n’est pas le seul acteur dans le mésusage des médicaments. Dans son exposé, le Dr Afaf El Rherbi a donné quelques exemples courants de pratiques de prescriptions irrationnelles. Elles concernent notamment l’utilisation excessive des antibiotiques et des anti-diarrhéiques pour les diarrhées non spécifique de l’enfant, les prescriptions multiples ou trop importantes, l’utilisation d’antibiotiques pour des infections non bactériennes modérées comme les infections respiratoires supérieures, la prescription de stimulants et de multivitamines en cas de malnutrition ou encore l’utilisation injustifiée de traitements antihypertenseurs coûteux.
Au final, toute la chaine de soins joue un rôle dans ce domaine, depuis l’industrie pharmaceutique jusqu’aux éleveurs, en passant par les médecins, le personnel paramédical, les pharmaciens, les vétérinaires et les patients.

Plusieurs types de résistances

« Aucun genre bactérien, aucune espèce bactérienne n’est sensible à tous les antibiotiques. Il existe constamment une résistance dite naturelle qui varie selon les genres et les espèces. Quant aux résistances acquises, elles apparaissent en raison de l’utilisation des antibiotiques qui exercent des pressions de sélection », a indiqué Abdelmajid Belaïche. Les résistances sont de plusieurs types :

  • la résistance naturelle (systématique),
  • la résistance habituelle ou courante,
  • la multi-résistance (BMR : bactéries multi-résistantes aux antibiotiques),
  • la haute résistance (BHR : bactéries hautement résistantes),
  • l’ultra-résistance (BUR),
  • la pan résistance ou toto résistance (BPR ou BTR).

« On constate une augmentation générale d’année en année de la résistance des entérobactéries, telles le colibacille ou Escherichia coli et la klebsielle ou Klebsiella pneumoniae aux céphalosporines de troisième génération (C3G), parmi les plus utilisés en milieu hospitalier », a-t-il ajouté. Des résistances qui se cumulent à celles déjà bien connues comme N Gonorrhoea résistant à la pénicilline, Shigella résistant à la pénicilline A et au cotrimoxazole, Streptococcus pneumoniae résistant à la pénicilline, Staphylococcus aureus résistant à toutes les pénicillines et les céphalosporines…

L’affaire de tous

Il est donc clair que la lutte contre la résistance aux antibiotiques est l’affaire de tous. « La promotion de l’usage rationnel des médicaments ne peut réussir que si les interventions touchent tous les composants du système pharmaceutique », a précisé le Dr Afaf El Rherbi. La déclaration des événements indésirables (EI) mais aussi de tout problème lié au médicament est d’un intérêt crucial car la sous-notification ne permet pas au système de pharmacovigilance de remplir efficacement son rôle de détection, d’analyse et de proposition de mesures préventive et correctives. La sensibilisation du public et des professionnels de santé également. « Les antibiotiques sont le bien commun de toute l’humanité. Les protéger est une responsabilité collective pour ne pas revenir à l’ère du pré-Flemming » a conclu le Dr Hicham Ouazzani, biologiste.

Analyses
Rôle de l'antibiogramme
Au cours de cet événement consacré aux antibiotiques, le Dr Hicham Ouazzani, biologiste, est intervenu pour préciser le rôle de l’antibiogramme, une méthode qui permet de tester l’efficacité des antibiotiques sur une bactérie. L’antibiogramme doit être systématique lors des hémocultures, des prélèvements de liquide céphalo-rachidien, d’origine respiratoires et de type ECBU, coprocultures, liquides de ponctions… si la souche est considérée comme pathogène. Il sera réalisé en concertation avec le clinicien face à une bactérie commensale isolée sur un site stérile ou chez un immunodéprimé ou lorsqu’il s’agit de prélèvements multimicrobiens. Les souches analysées seront classées S (pour sensible), R (pour résistant) ou I (pour intermédiaire) selon respectivement la probabilité de succès thérapeutique, d’échec thérapeutique ou bien de succès thérapeutique imprévisible. La lecture des résultats est effectuée par le biologiste, d’où l’intérêt de respecter les recommandations techniques et les règles d’interprétation.

1- A noter que la conférence a également connu la participation du Pr Majida Zahraoui, infectiologue et médecin interne et du Dr Rachid El Khettar, pneumologue (analyse et discussion).

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