Hamza Guédira

Hamza Guédira 11 octobre 2017

LE BENCHMARK DEVRAIT ÊTRE APPLIQUÉ AUSSI BIEN DANS LE SENS DE LA BAISSE QUE DE LA HAUSSE

Voilà tout juste deux ans que le nouveau conseil national de l’Ordre des pharmaciens a été formé. Elu Président de cette instance, Hamza Guédira a relancé un certain nombre de dossiers restés jusque-là en suspens. Un bilan d’étape s’impose.

 

N°103 Octobre 2017

Dr Hamza Guédira

Président du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens


 

Après deux années passées à la présidence du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, quel bilan dressez-vous de vos actions ?

Hamza Guédira. Si vous le permettez, je souhaiterais tout d’abord apporter quelques éléments d’informations concernant le système de santé au Maroc.Notre système de santé accuse un déficit extrêmement important qu’il cumule depuis les années 80. Ce déficit fait suite à des recommandations des instances monétaires internationales allant dans le sens d’abandonner les secteurs sociaux pour surmonter la crise que connaissait le Maroc à l’époque. Pour permettre une meilleure prise en charge des citoyens au sein des structures de santé, le gouvernement d’alternance entre 1998 et 2002 a pris la décision courageuse d’instaurer l’assurance maladie obligatoire. Malheureusement, les différents gouvernements n’ont pas pris conscience de l’importance d’accorder les budgets nécessaires au secteur de la santé tel que recommandé par l’OMS. Le secteur a souffert de la faiblesse des ressources humaines en termes d’effectifs, et un nombre insuffisant de professionnels ont pu être formés en faveur de ce secteur. Aujourd’hui, nous sommes à un carrefour et deux options s’offrent à nous : soit abandonner le secteur public qui ne remplit pas son rôle, soit le renforcer pour bâtir un système de santé comme il se doit, c'est-à-dire  composé d’un secteur privé et d’un secteur public qui travaillent en synergie et se stimulent l’un et l’autre. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que bâtir un système de santé est un projet lourd et couteux. Ainsi il s’inscrit dans une dynamique continue.

Qu’en est-il de la pharmacie ?

En ce qui concerne plus particulièrement la pharmacie, il  faut reconnaitre que, depuis les années 60, les pharmaciens marocains ont fait un effort extraordinaire sous l’impulsion de Feu Hassan II. L’industrie pharmaceutique a pu se développer grâce à la présence des multinationales, puis à la mise en place d’une industrie nationale.Aujourd’hui, cette industrie a atteint des niveaux avancés en termes de cumul de savoir-faire ce qui a propulsé le Maroc en deuxième position sur le continent africain, derrière l’Afrique de Sud. Parallèlement, certains  confrères qui avaient une vision avancée du secteur ont doté le pays d’un réseau de distribution national élaboré.Ainsi, 12000  pharmacies sont approvisionnées plusieurs fois par jour en médicaments. Ces pharmacies rendent un service extraordinaire à la population dans le cadre du système de santé car elles sont le point le plus facilement accessible. Pour preuve, 1,2 million de citoyens franchissent chaque jour la porte  de nos pharmacies.

En 2013, le gouvernement a pris la décision de procéder à la baisse des prix des médicaments. Quel(s) impact(s) cette mesure a-t-elle eu sur la profession ?

Globalement, je dirais que, d’un gouvernement à l’autre, nous avons avancé. Des efforts ont été faits et des décisions ont été prises pour améliorer le système de santé jusqu’à ce que le gouvernement constate, en 2013, que les prix de certains médicaments étaient, semble-t-il, un peu élevés. Il a donc  pris la décision politique de procéder à la baisse des prix des médicaments. Et le décret de fixation des prix  a été modifié. Cette baisse de prix a été accompagnée favorablement et positivement par une décision citoyenne de la part des représentants de la profession moyennant  des mesures d’accompagnement. Cependant, l’industrie pharmaceutique est une industrie qui nécessite des investissements lourds. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans la stratégie de Sa Majesté de se développer sur le continent africain et permettre à nos frères et nos sœurs africains de bénéficier de notre savoir-faire. Mais je le répète, l’industrie pharmaceutique demande beaucoup de capitaux, et la baisse de prix s’est répercutée de manière négative sur le développement du secteur qui en souffre. De son coté, la distribution s’attendait à un élargissement du marché qui n’a pas eu lieu. De même, l’économie de l’officine a été déstabilisée par cette baisse de prix et une forte pression en matière de charges. Actuellement, je  rappelle que nos estimations portent à 3 000 le nombre de pharmaciens en faillite et qu’un nombre important de grossistes se trouve en réelle difficulté sur les 53 structures existantes. De même, l’IMS parle d’une croissance timide de secteur jusqu’à 2021 (2 %). Vous posiez la question de l’impact. Je pense qu’à ce stade, il serait judicieux de mener une étude afin d’évaluer l’impact de cette baisse de prix et de déterminer quel en a été l’avantage et qui en a bénéficié.

Dans ce contexte, quelles sont les recommandations du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens ?

Je souhaite interpeller les responsables à propos du benchmark sur les prix qui a conduit à la révision des prix. Je pense qu’une bonne partie de la solution pour le secteur consisterait à appliquer le benchmark dans les deux sens, c’est-à-dire aussi bien dans le sens de la baisse que de celui de la hausse. Ce qui n’a pas été fait. Je sollicite donc les responsables pour qu’ils accordent une augmentation des prix des médicaments qui sont vendus plus chers dans le cadre du benchmark, au moins, ceux qui ne sont pas remboursés par la caisse d’assurance maladie. Une telle mesure pourrait donner une bouffée d’oxygène à l’économie du secteur, en l’occurrence l’officine, la répartition et l’industrie. Il faut savoir que le fait de ne pas accorder d’augmentation de prix à certains produits génère des ruptures de stocks.

Quels sont les autres dossiers qui ont mobilisé le Conseil au cours de ces deux dernières années ?

Le Conseil a mené un travail consistant avec l’administration afin de bâtir des relations de confiance. Ce point est important car ce Conseil a été mis en place à la suite d’une période d’anarchie et de vide au niveau des instances représentatives de la profession. Je pense que nous avons réussi dans ce domaine car nous somme extrêmement sollicités, et nous travaillons sur plusieurs dossiers avec l’administration (ministère de l’Intérieur, ministère de la Santé, Secrétariat général du Gouvernement …). L’un d’entre eux, qui a abouti, concerne la fermeture de la pharmacie de la Cnops qui exerçait illégalement. Nous continuons à œuvrer pour que le pharmacien récupère le monopole qui lui revient de droit et qui, malheureusement, est considérablement altéré. Je pense aux vaccins, aux produits vétérinaires ou encore à l’insuline. Je lance d’ailleurs un appel aux laboratoires afin qu’ils respectent la traçabilité du secteur dans ce domaine. Dans le même ordre d’idées, nous avons sollicité les pharmaciens pour les inviter à respecter davantage les textes qui encadrent l’exercice de la pharmacie (remises, conventions, non respect des horaires) et nous sollicitons le Secrétariat général du Gouvernement pour travailler davantage avec la profession et trouver des solutions à cette problématique. Nous avons, parallèlement, élaboré des propositions permettant de mettre à jour ces textes.

De quels textes s’agit-il ?

Il s’agit du dahir de 1922 relatif aux substances vénéneuses, du dahir de 1976 qui organise la profession et de la loi 17-04 portant code du médicament de la pharmacie. En ce qui concerne le dahir de 1976, nous avions pris l’initiative de proposer au Secrétariat général de Gouvernement et au ministère de la Santé de travailler dans le cadre d’une commission tripartite pour préparer un projet. Nous avons réussi ce pari et le projet relatif à l’Ordre national des pharmaciens est prêt. Nous avons introduit des éléments importants tels que la régionalisation, l’élargissement des prérogatives des conseils, la formation continue et, éventuellement, la possibilité d’élargir le Conseil de l’Ordre aux pharmaciens issus d’autres secteurs. A propos des substances vénéneuses régies par le dahir de 1922,  nous avons sollicité le ministre de la Santé pour l’instauration d’une ordonnance sécurisée permettant la délivrance des psychotropes. Cette mesure, qui ne coute pas d’argent, est d’une importance extrême pour protéger le pharmacien dans l’exercice de sa profession et lutter contre la circulation de fausses ordonnances. Enfin, une commission technique composée de pharmaciens compétents a travaillé pendant près de deux ans à raison d’une réunion hebdomadaire, commission qui a rendu beaucoup de propositions et  d’études. Par exemple, face au nombre croissant de médicaments génériques introduits sur le marché, nous sollicitons de manière urgente la mise en place du droit de substitution pour faciliter la dispensation de médicaments, la gestion de stocks en officine et en diminuer les coûts. Nous attendons par ailleurs la publication de la pharmacopée de référence adoptée par le Maroc afin que les dispositifs médicaux stériles intègrent l’officine. Nous avons également approfondi le rôle de pharmacien assistant au sein de la pharmacie pour améliorer la qualité de la dispensation et créer des postes pour les jeunes confrères et le rôle des pharmaciens grossistes répartiteurs, pharmaciens au sein de l’industrie pharmaceutique, pharmaciens hospitaliers, pharmaciens dans le cadre de l’environnement, de la sécurité aux frontières pour contribuer à la lutte contre la contrebande …….

Enfin, je tiens à le signaler, nous travaillons avec le ministère de l’Enseignement supérieur pour l’instauration d’un examen d’habilitation nationale adressé aux pharmaciens diplômés du monde entier, y compris le Maroc.

Vous avez réfléchi à la création de nouvelles instances. Quelles sont-elles ?

Nous avons proposé la création d’un Conseil supérieur pour la santé qui serait une force de proposition pour améliorer le système de santé et, éventuellement, la création du Secrétariat d’Etat chargé du médicament et de la pharmacie. Parallèlement, nous avons proposé lors de la rencontre du CNOP avec le Chef du Gouvernement (que nous remercions vivement) la création d’une commission transversale composée des représentants qui sont en relation avec le secteur de la pharmacie et du médicament et les représentants du secteur afin de travailler sur la mise à niveau globale de ce secteur. Cette mise à niveau passe par une révision de la fiscalité. Dans ce sens, nous suggérons que les pharmaciens âgés de 65 ans et plus puissent partir à la retraite en contrepartie d’un encouragement financier pour permettre de décongestionner la profession et provoquer une certaine mobilité. Nous avons demandé à ce que les droits de timbres ne soient pas supportés par le pharmacien et la défiscalisation des tranches 3  et 4 qui pourrait figurer dans la loi de Finances 2018 actuellement en préparation.

Le gouvernement prend actuellement les mesures pour étendre l’Assurance maladie obligatoire (AMO) aux travailleurs indépendants. Les pharmaciens sont concernés à double titre par cette mesure puisqu’elle leur permettra, d’une part, de bénéficier d’une couverture médicale et parce qu’elle devrait s’accompagner, d’autre part, d’une hausse de la consommation de médicaments.Quelle est votre perception sur ce système de prise en charge ?

Je voudrais évoquer plusieurs points :

  •  Le fait d’accorder l’assurance maladie aux travailleurs indépendants est un droit car l’article 31 de la Constitution exige que l’accès aux soins et aux médicaments soit permis à tous les Marocains. Il faut savoir que beaucoup de confrères pharmaciens ont connu des problèmes de santé, et il est arrivé que certains décèdent sans pouvoir accéder convenablement aux soins par manque de moyens financiers. Donc, l’assurance maladie est une bonne chose.
  • Dans le cadre de l’AMO, le médicament est dispensé par le pharmacien. J’espère que la baisse des prix stimulera un peu le marché à travers 11 millions d’assurés supplémentaires.
  •  Un mot sur le Ramed qui englobe quelque 9 millions de citoyens. Ce système souffre de nombreux déficits dont la difficulté d’accès aux médicaments pour les patients. Je demande à ce que les médicaments dispensés dans le cadre du Ramed le soient par l’intermédiaire des officinaux afin qu’ils parviennent à la cible car les échos dans ce domaine font état d’une mauvaise gouvernance.
  •  Enfin, je souhaite évoquer le système du tiers payant qui a été mis en place pour améliorer le circuit de dispensation en faveur des malades affiliés à la CNSS et à la CNOPS. Les contraintes administratives sont parfois lourdes pour le pharmacien et je pense que ce système ne peut réussir que dans le cadre de sa numérisation.
  •  Par ailleurs, en qualité de président du CNOP, j’ai adressé un courrier à l’Agence nationale d’assurance maladie pour demander plus de transparence dans le système du tiers payant, et notamment avoir accès à des informations chiffrées, car nous soupçonnons une certaine forme de dirigisme.

Depuis janvier 2017, vous êtes président de l’Inter-Ordre maghrébin des ns. Quel est le rôle de cette institution ?

Depuis que ce conseil a été mis en place, nous sommes de nouveau présents, et ce après de longues années d’absence, auprès de nos confrères des conseils de l’Ordre africains, francophones et maghrébins.L’Inter-Ordre maghrébin des pharmaciens est une institution très importante qui permet d’échanger sur tout ce qui se passe dans la profession au Maghreb. Actuellement, nous préparons une rencontre à laquelle serons conviés les ordres des pays membres ainsi que des invités africains pour traiter du thème d’actualité de la contrefaçon de médicaments. Avec nos confrères africains, nous nous attachons à accompagner la stratégie royale sur le continent et nous avons récemment participé à un forum international qui avait pour thème la création d’une Agence africaine du médicament. Un tel organe serait un outil stratégique pour accompagner les industriels dans leur dynamique de développement en Afrique car il permettra d’éviter l’enregistrement des médicaments au sein de chaque pays. Pour le moment, le Maroc ne dispose pas d’une Agence nationale du médicament. J’ai donc sollicité le Chef du Gouvernement pour la création de cette agence.

Beaucoup de chantiers sont donc ouverts. Etes-vous optimiste sur une évolution rapide de la situation ?

Je constate que le processus de prise de décision est assez lent au Maroc. Nous travaillons main dans la main avec le ministère de la Santé, le ministère de l’Intérieur et le Secrétariat général du Gouvernement et nous allons continuer à faire avancer les dossiers dans le cadre de nos prérogatives qui sont encadrées par la loi. Je lance également un appel à tous les pharmaciens du Maroc, en faveur du respect des textes régissant le secteur, notamment le respect des horaires, éviter les remises et les conventions.

Avez-vous prévu des élections au sein du Conseil de l’Ordre ?

Pour avoir la réponse à cette question, je vous invite à la lecture de l’article 7 du dahir de 1976.

 

 

 

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