Pr Driss Moussaoui

Pr Driss Moussaoui, Directeur du Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd

Après avoir consacré 35 années à la psychiatrie, le Pr Driss Moussaoui, Directeur du Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd, prend sa retraite. Une carrière durant laquelle il a fait preuve d’un engagement sans faille pour offrir aux patients des conditions d’accueil et de prise en charge dignes de ce nom, et pour faire reconnaître cette spécialité à sa juste valeur. S’il reste encore du chemin à parcourir, un grand pas a été franchi, avec la contribution du Pr Moussaoui.

Pr Driss Moussaoui

Directeur du Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd

Doctinews N°56 Juin 2013

Doctinews. Comment avez-vous été amené à choisir la psychiatrie ?
Pr Driss Moussaoui.
Lorsque j’ai achevé mes études de médecine à Rabat, j’étais major de promotion à l’internat. J’ai opté naturellement pour la psychiatrie bien que mon entourage ne comprenait pas mon choix. J’aurais pu m’orienter vers la cardiologie, la chirurgie ou la médecine interne, toutes des disciplines très demandées à ce moment-là. Mais j’étais attiré par la psychiatrie, un domaine extraordinairement riche et plein de potentialités. Le cerveau est l’organe le plus compliqué que possède l’être humain et la machine la plus complexe que l’on connaisse à l’échelle de l’univers. Il est doté de 200 à 300 milliards d’astrocytes, de 100 milliards de neurones, de 10 000 synapses par neurone avec, sur chaque synapse 1 à 3 neurotransmetteurs et jusqu’à 17 récepteurs différents pour chaque neurotransmetteur… Il manage le corps, la mobilité, la motricité, les émotions, l’affectivité, l’intelligence, la mémoire, le jugement, les fonctions cognitives… et je le compare souvent à un continent semi-connu car nous avons encore beaucoup de choses à y découvrir. J’avais donc une soif de curiosité à assouvir, mais peut-être ce choix était-il inscrit en moi depuis plus longtemps. Pour l’anecdote, déjà enfant, un de mes jeux consistait à demander à une de mes cousines de fermer les yeux pour que j’essaye de deviner ses pensées. J’avais onze ans à l’époque. Je ne m’en souvenais pas, mais elle me l’a rappelé à l’occasion de ma nomination en qualité de chef de service du centre psychiatrique universitaire.

En 34 ans, la transformation a été considérable et les difficultés sur le chemin de cette transformation considérables.



Depuis combien d’années exercez-vous cette discipline ?
J’ai pris mes fonctions au Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd le 15 mars 1979, juste après mon retour de France où j’ai effectué ma spécialité à l’hôpital Sainte-Anne. J’avais alors vingt-neuf ans. J’exerce au Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd et à la Faculté de médecine de Casablanca depuis plus de 34 ans, et je peux dire que la transformation a été considérable et les difficultés sur le chemin de cette transformation considérables.

Quelles étaient les conditions d’exercice en 1979 ?
Nous disposions en tout et pour tout de 55 lits pour la région de Casablanca, Mohammedia, El Jadida et Benslimane. Nous étions deux (moi-même psychiatre et un médecin interne) à nous partager les gardes 24h/24. À l’époque, il n’y avait pas plus d’une dizaine de psychiatres certifiés en exercice au Maroc pour une population de 18 millions d’habitants. La situation était désastreuse. Nous n’avions rien, pas d’électricité (une seule ampoule dans un seul bureau), pas d’eau potable, pas de vitres aux fenêtres et donc des patients qui tombaient malades à cause des courants d’air en hiver, des portes métalliques qui ne fermaient pas, des barreaux aux fenêtres, des plafonds qui nous tombaient sur la tête, des toilettes toujours bouchées. Nous n’avions pas de médicaments, pas de dossiers. L’odeur était asphyxiante à un point tel que les infirmiers ne travaillaient pas dans le service, mais à côté de la porte pour respirer… Il y avait une violence inouïe, les malades étaient très violents. Ils restaient un à deux jours dans le service, ils s’enfuyaient et revenaient quelques semaines plus tard. C’était l’enfer. D’ailleurs, personne ne voulait que ce service reste à Casablanca. « Pourquoi n’allez-vous pas à Tit Mellil ? », m’a-t-on demandé. Je n’ai pas cédé. J’ai entendu pour la première fois le silence dans le service hommes fermé, à 3h00 du matin, deux ans après mon arrivée seulement. À ce moment-là, j’ai compris que nous étions parvenus à stabiliser la situation. L’institution de soins était elle-même gravement malade et elle commençait à peine sa lente remontée vers la guérison !

Vous deviez être particulièrement motivé ?
Motivé… et inconscient. J’avais vingt-neuf ans ans et je pensais que rien n’était impossible. À la jeunesse et à la motivation, je pense que l’aide apportée par l’extérieur a été capitale. Le ministère ne nous accordait aucun moyen. Tout ce que nous avons construit repose sur l’aide des bienfaiteurs. Par exemple, sur 104 lits qui ont été construits en 34 ans, 100 ont été financés par la Ligue de la santé mentale que j’ai constituée en 1979 avec le soutien de bienfaiteurs.

Avez-vous plus de moyens aujourd’hui ?
Plus de moyens, certainement. Assez, certainement pas. Le secteur de la psychiatrie en France compte 30 000 lits pour une population de 64 millions d’habitants. Au Maroc, nous disposons de 2 000 lits pour 33 millions d’habitants ! Nous renvoyons chaque jour des patients chez eux qui peuvent représenter un danger pour eux-mêmes ou pour autrui. Nous avons besoin de plus de lits. Il faut construire et réhabiliter l’existant pour répondre à une demande latente énorme. Une personne sur deux, dans la population générale de plus de quinze ans, souffre d’un trouble mental léger, moyen ou grave, et beaucoup de ceux atteints d’un trouble grave se retrouvent en prison par manque de soins. D’autres sont marginalisés, clochardisés dans la rue, enfermés chez eux et parfois enchaînés. Il n’y a pas si longtemps, nous avions dénoncé la situation de 350 malades enchaînés à Bouya Omar. Ils ont été remis à leurs familles pour être soignés dans des structures modernes. Il ne faut pas que des malades mentaux soient enchaînés et tout enfermement dans un lieu fermé doit se faire sous contrôle judiciaire. Ces situations sont inacceptables du point de vue humain, des droits de l’Homme, du point de vue juridique et légal, du point de vue éthique et religieux.

Le rapport publié en 2012 par le Centre national des droits de l’Homme sur la santé mentale n’est pas tendre. A-t-il servi de « détonateur » à une prise de conscience ?
Avant le rapport du CNDH, l’enquête épidémiologique nationale sur la prévalence des troubles mentaux en population générale, qui date de 2007, a constitué un virage essentiel. Elle a permis de comprendre à quel point la demande était énorme puisqu’elle a révélé, comme je le disais plus haut, qu’une personne sur deux, dans la population générale de plus de quinze ans, souffre d’un trouble mental. Personne ne mesurait l’importance et la nécessité d’agir dans ce domaine jusque-là. Quant au rapport rédigé par le CNDH, il est à mon sens réaliste. Les conditions d’accueil des malades mentaux sont effroyables dans certaines institutions hospitalières. Il faut bien comprendre qu’un malade en crise, dans le cas de certaines pathologies, détruit énormément. Il faut déployer des équipes d’entretien 24h/24, car plus un environnement est détruit et plus il le sera. Et plus un environnement est détruit et moins le personnel est motivé, etc. C’est une spirale dont il est difficile de s’extraire. Il faut des moyens humains, matériels, des médicaments… pour éviter que ces lieux ne deviennent inhumains et pour le respect des droits humains des malades mentaux.

Le ministre de la Santé, le Pr El Houssaine Louardi, a placé la santé mentale au rang de ses priorités. Êtes-vous optimiste ?
Nous sommes actuellement dans une situation privilégiée puisque la santé mentale est l’une des deux priorités du ministre. Le Maroc compte 350 psychiatres et plus d’une centaine sont en formation. Ces chiffres sont encourageants, mais insuffisants. Le ministère a décidé d’ouvrir 30 nouveaux postes de résidents chaque année. Nous progressons, mais ce chiffre aurait mérité d’être doublé. Nous manquons également d’infirmiers et de toute une catégorie de personnel comme les ergothérapeutes, les arts thérapeutes, les professionnels de la rééducation phonologique, les instituteurs spécialisés… Nous manquons de médicaments, même si le budget a été augmenté. Les dysfonctionnements, telles les ruptures de stocks, perdurent. En ce moment, nous rencontrons des difficultés d’approvisionnement en neuroleptiques à action prolongée. Les médicaments que nous utilisions ne sont plus fabriqués par le laboratoire. Il faut en commander ailleurs, à un prix plus élevé. Mais le temps que la procédure soit validée, les malades vont rechuter. Et je crains un tsunami de ré-hospitalisations. Cependant, des progrès certains ont été réalisés, des projets sont à l’étude qui nous permettront d’augmenter le nombre de lits, le projet de création d’une structure d’urgence d’une centaine de lits à côté du centre universitaire finira par voir le jour… Je pense que nous sommes sur la bonne voie et je suis optimiste.

Vous avez été impliqué et vous êtes toujours impliqué dans de nombreuses sociétés savantes. Lesquelles ?
Je suis actuellement président de l’Association mondiale de psychiatrie sociale, membre correspondant étranger de l’Académie de médecine en France et directeur du Centre collaborateur avec l’Organisation mondiale de la santé en santé mentale et en neurosciences, qui vient d’ailleurs d’obtenir son renouvellement pour les quatre années à venir. Nous sommes l’unique centre collaborateur avec l’OMS au Maroc, toutes spécialités confondues, et nous le sommes depuis 1992. J’ai été président fondateur du Réseau euro-méditerranéen « migrations et santé mentale », membre fondateur et président de la Société marocaine de psychiatrie et membre des comités exécutifs de la Fédération mondiale de psychiatrie biologique, de l’Association mondiale de psychiatrie sociale et de l’Association mondiale de psychiatrie. Je suis le seul psychiatre, à ma connaissance, à avoir été membre du comité exécutif de ces trois plus grandes associations mondiales.

Que vous ont apporté tous ces échanges et participations ?
Si je prends l’exemple du centre collaborateur avec l’OMS, nous sommes très fiers car nous sommes censés être un centre d’excellence. Mais il ne suffit pas de recevoir une médaille, même si cela fait toujours plaisir ! Il faut maintenir le niveau et progresser, ce qui représente une importante responsabilité. J’ai aussi beaucoup appris. Car, si je suis sollicité pour intervenir lors de nombreuses manifestations qui se déroulent dans le monde entier, j’apprends également à chaque fois. Je donne et je reçois. Je partage aussi ce qu’on me donne avec mon équipe, et quand on le veut bien, avec les autres psychiatres du Maroc. Cette implication dans de nombreuses sociétés savantes me permet également de m’exprimer en tant que citoyen du monde. J’ai une responsabilité ici, au Maroc, vis-à-vis de mes malades, mais il me semble que j’ai aussi une responsabilité vis-à-vis des malades mentaux dans les pays les plus pauvres de la planète. Il n’est pas normal que 90 % des malades mentaux dans le monde n’aient pas accès aux traitements, aux soins. J’ai un projet, actuellement au niveau de l’Association mondiale de psychiatrie, consistant à mettre en place une commission permanente sur les droits humains des malades mentaux. Car plus nous parlerons des droits humains des malades mentaux et plus nous ferons attention à des conditions de soins plus humains au profit de ces malades. Avec l’Association mondiale de psychiatrie sociale, nous avons un programme appelé FAST (Fighting Against Stigma) pour aider les plus pauvres à avoir accès aux soins psychiatriques en Mauritanie, aux Comores, au Soudan, au Guatemala, en Arménie, mais aussi dans 14 provinces marocaines ne disposant d’aucune structure psychiatrique. Je peux dire également que cette implication a permis d’ouvrir la psychiatrie marocaine à l’international. Cette ouverture profite à nos étudiants, elle leur ouvre des portes pour valider une partie de leur formation en France, en Belgique, en Hollande et ailleurs.

L’implication de la société civile dans le domaine de la psychiatrie est-elle importante à vos yeux ?
L’implication de la société civile est essentielle et je l’ai compris très rapidement en arrivant ici. J’ai compris que l’Etat ne nous donnerait rien et qu’il faudrait compter sur la générosité des bienfaiteurs. Dès 1979, j’ai créé la Ligue pour la santé mentale qui organise chaque année une journée dédiée à un thème en lien avec la psychiatrie et la santé mentale. La première journée a eu lieu en décembre 1979. L’unité d’art-thérapie, qui fonctionne au sein du Centre psychiatrique universitaire depuis trois ans maintenant, est financée par la Ligue. Cette unité est dirigée par Boushra Benyezza, art thérapeute, qui a transformé l’ambiance dans le service. C’est une femme qui a beaucoup de cœur. Le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, qui se situe au niveau de l’hôpital d’enfants, a été construit par un bienfaiteur. Heureusement qu’ils sont là. Je suis un vétéran de la société civile. J’ai été un des membres fondateurs du collectif « Démocratie et modernité » que j’ai présidé pendant trois ans. J’ai participé à la création d’un grand nombre d’ONG au Maroc et à l’étranger car j’estime que la société civile est essentielle, fondamentale, pour la société en général, et pour la psychiatrie et la santé mentale en particulier.

D’autres types d’associations, telles les associations de famille de patients, ont vu le jour au Maroc. Est-ce important selon vous ?
J’en suis très heureux. Pendant des années, j’ai souhaité que ce type d’associations puisse voir le jour. Aujourd’hui, elles sont au nombre de cinq ou six, ce qui est extrêmement positif. L’Association AMALI, par exemple, fait un travail remarquable de formation et de lobbying auprès des familles et des autorités. Mme Naïma Trachen, sa présidente, est une femme écoutée quand elle parle. Elle s’exprime avec cœur et intelligence et je suis très heureux de la collaboration que nous avons établie. J’ai d’ailleurs été sollicité pour organiser une table ronde pour l’Afrique, lors du Congrès mondial de psychiatrie sociale qui se déroulera à Lisbonne, le 29 juin prochain. J’ai opté pour le triangle Maroc, Egypte et Afrique du Sud, avec deux représentants pour chaque pays. Les représentants du Maroc seront Mme Trachen et moi-même. Cela pour vous dire à quel point ces initiatives et formes de collaboration sont l’avenir de la psychiatrie. Nous sommes d’ailleurs, à ma connaissance, le seul pays d’Afrique à avoir une association d’usagers de la psychiatrie, l’AMUP. Ce qui prouve bien que les choses progressent.

La formation dispensée au Maroc dans le domaine de la psychiatrie vous paraît-elle être suffisante et adaptée aux besoins ?
Au début des années quatre-vingt, j’envoyais systématiquement mes élèves en France pour le passage d’examens. Ils réussissaient tous. J’ai continué pendant six ou sept années, puis j’ai arrêté. La validation était faite.

Qu’avez-vous envie de dire à vos étudiants ?
Que je les aime ! D’abord, parce qu’ils font du bien à la psychiatrie, mais aussi parce qu’ils me font du bien à moi. On vieillit moins quand on est avec des jeunes. Je vais conserver la présidence de l’Association de psychiatrie sociale -et passer le relais pour les autres fonctions- et j’ai l’intention d’inviter les meilleurs du monde à venir et à être en contact avec ces jeunes. Voilà un de mes engagements pour l’avenir d’après ma retraite.

Pour conclure, souhaitez-vous ajouter un petit mot ?
Je dirais tout d’abord : « Mission accomplie, ou à peu près. Je dirais ensuite merci. Merci à tous, merci à toute mon équipe, merci à mes étudiants, merci à tous nos bienfaiteurs, merci à ma famille et à mes amis qui m’ont soutenu. Car sans eux, tout cela n’aurait pas été possible. » 

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