RAMADAN ET GROSSESSE

Quel impact ?

Afin d’étudier, d’une part, les répercussions du jeûne du mois de Ramadan sur la femme enceinte et les pathologies gestationnelles éventuelles pouvant apparaître durant la grossesse et, d’autre part, l’impact du jeûne sur le nouveau-né, une étude rétrospective à partir des dossiers de la Maternité des Orangers du centre hospitalier universitaire Ibn Sina de Rabat a été menée. Ce dossier est dédié à la publication des résultats.

Pr Chafik Chraibi

Chef de service gynécologie obstétrique, Maternité des Orangers, CHU Rabat

Doctinews N° 67 Juin 2014

Pr Chafik Chraibi, Chef de service gynécologie obstétrique, Maternité des Orangers, CHU Rabat
Pr Houda Harizi, Gynécologue, obstétricienne, Maternité des Orangers, CHU Rabat
Pr Youssra Hanafi, Médecin résident, Hôpital des spécialités, CHU Rabat.

Résumé
Le jeûne du mois de Ramadan est l’un des cinq piliers de l’Islam. Les musulmans doivent s’abstenir de manger et de boire du lever au coucher du soleil et ce, pendant un mois lunaire.
En ce qui concerne les femmes enceintes, quelques modifications métaboliques ont été constatées suite à un jeûne de courte durée. Ces changements ne sont pas seulement dus au jeûne lui-même, mais également à l’âge gestationnel durant lequel il est observé.
Le comportement foetal durant le Ramadan n’a pas donné lieu à de nombreuses recherches. Cette parcimonie d’études a suscité notre intérêt pour ce sujet et nous a poussés à nous poser la question suivante : quel est l’impact réel du jeûne sur le développement foetal et la santé maternelle ? Il a clairement été prouvé que le statut nutritionnel de la femme enceinte est différent de celui d’une femme qui ne l’est pas, tout en sachant que l’état de grossesse induit un coût énergétique conséquent. La problématique était de savoir si l’absence d’apports nutritionnels pour les femmes enceintes qui jeûnent durant le mois de Ramadan a un impact sur le bien-être maternel et/ou foetal. Deux hypothèses peuvent être formulées :
• Le jeûne du Ramadan n’a aucun impact sur la grossesse et, dans ce cas, le suivi prénatal sera similaire à celui des femmes qui ne jeûnent pas.
• Le Ramadan pourrait avoir un impact sur la grossesse. Cette dernière devrait être contrôlée et, dans ce cas, il faudra cibler la prise en charge sur des critères foetaux et/ou maternels spécifiques.
Les objectifs principaux de ce travail consistent à déterminer :
- L’impact sur le risque d’interruption spontanée de la grossesse et sur l’organogenèse ;
- La durée du jeûne et le déroulement de la grossesse ;
- L’impact sur la mère et les pathologies gestationnelles éventuelles pouvant apparaître durant la grossesse ou l’accouchement ;
- L’impact du jeûne sur le nouveau-né, à travers le risque de prématurité, de malformations, le poids à la naissance et les pathologies néonatales.

Le jeûne du Ramadan est l’un des cinq piliers de l’Islam. Pendant ce mois, nous sommes assignés à jeûner de l’aube (Al-Fajr) jusqu’au coucher du soleil (Al- Maghreb). En Islam, les femmes enceintes et les femmes allaitantes sont concernées par ce jeûne.
Quelques modifications métaboliques ont été constatées chez la femme enceinte pendant un jeûne de courte durée, en rapport également avec l’âge gestationnel durant lequel le jeûne se produit.
Notre objectif à travers ce travail est d’étudier, d’une part, les répercussions du jeûne du mois de Ramadan sur la femme enceinte et les pathologies gestationnelles éventuelles pouvant apparaître durant la grossesse et, d’autre part, l’impact du jeûne sur le nouveau-né. Sa réalisation s’appuie sur le recueil des données mentionnées dans les dossiers des parturientes admises à la maternité universitaires des Orangers pendant l’année 2005.

Lieu et période du travail
Ce travail a consisté en une étude rétrospective à partir des dossiers de la Maternité des Orangers du centre hospitalier universitaire Ibn Sina de Rabat.
L’étude s’est étalée sur une période allant de janvier 2005 à décembre 2005. Pendant cette année, 6 023 femmes enceintes s’étaient présentées à la maternité des Orangers pour une prise en charge de leur grossesse et de leur accouchement, dont 1 455 ont jeûné durant leur grossesse.

Critères de sélection
Les dossiers sélectionnés étaient ceux de femmes musulmanes ayant « jeûné » ou « pas jeuné » pendant leur grossesse durant le mois de Ramadan en 2005, quel que soit le trimestre. La notion « Ramadan jeûné » ou « Ramadan non jeûné » ainsi que le nombre de jours et le trimestre de jeûne ont été mentionnés dans le dossier d’hospitalisation dès l’admission des femmes pour consultation ou pour accouchement.

Recueil des données
A partir de 1 455 dossiers, les informations suivantes ont été recueillies :
• La mère : âge, antécédents, parité, niveau d’instruction, niveau socio-économique ;
• Le déroulement de la grossesse : suivi ou non, nombre de jours jeûnés, trimestre concerné et pathologies survenues pendant la grossesse ou l’accouchement ;
• Le déroulement d’accouchement :
- L’issue de la grossesse : enfant vivant ou décédé suite à une MFIU ou une mort per-partum ;
- Le nouveau-né : Apgar, poids de naissance, terme à la naissance, sexe et malformations.
Le recueil des informations, auprès des patientes, a été fait lors de l‘interrogatoire à l’admission.
Le dossier médical a permis d’avoir les informations nécessaires.
Il s’agit d’une étude de cohorte rétrospective intéressant 6 023 parturientes ayant accouché à la maternité des Orangers pendant l’année 2005 définissant deux groupes :
• Groupe 1 incluant 1 455 patientes ayant jeûné pendant leur grossesse.
• Groupe 2 incluant 4 568 patientes parmi lesquelles 3 028 n’ont pas jeûné pendant leur grossesse et 1 545 dont la grossesse n’a pas coïncidé avec le Ramadan.

Résultats
Antécédents maternels
Personnels médicaux
Parmi un total de 6 023 parturientes ayant accouché à la maternité des Orangers en 2005, l’interrogatoire a révélé :
• Un antécédent de diabète chez 76 patientes dont 15 ont jeûné, soit un pourcentage relatif de 19,73 % ;
• Un antécédent d’HTA chez 57 patientes dont 13 ont jeûné, soit un pourcentage relatif de 22,8 % ;
• Un antécédent d’anémie chez 26 patientes dont 8 ont jeûné, soit un pourcentage relatif de 24,51 % ;
• Un antécédent d’asthme chez 24 parturientes dont 5 ont jeûné, soit un pourcentage relatif de 20,83 % ;
• Aucun antécédent chez 5 768 patientes dont 1 414 ont jeûné, soit un pourcentage relatif de 24,51 %.
Gynéco obstétricaux
Il a été retrouvé chez les parturientes :
• 156 femmes avec un antécédent d’avortement dont 36 ont jeûné, soit un taux relatif de 23,07 % ;
• 623 femmes avec un antécédent d’utérus cicatriciel dont 109 ont jeûné, soit un taux relatif de 21,2 % ;
• 49 femmes avec antécédent de GEU dont 6 ont jeûné, soit un taux relatif de 6,12 % ;
• 39 femmes avec antécédent de MFIU dont 8 ont jeûné, soit un taux relatif de 20,51 % ;
• 26 femmes avec antécédent de GG dont 6 ont jeûné, soit un taux relatif de 23,07 % ;
• 140 femmes avec d’autres antécédents (grossesse môlaire, cancer du sein, kyste de l’ovaire…) dont 5 ont jeûné, soit un taux de relatif 0,03 % ;
• 4 990 femmes ne présentant aucun antécédent, soit un taux relatif de 25,75 %.

Complications obstétricales
Dans notre série :
Un déroulement normal de la grossesse a été observé chez 1 208 patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 82,6 % contre un nombre de 3 837 des patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 84 %.
La menace d’accouchement prématuré est survenue chez 45 des patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 3,1 % contre un nombre de 137 patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 3 %.
La prématurité est survenue chez 66 patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 4,5 % contre 105 patientes n’ayant pas jeûné, soit un pourcentage de 2,3 %.
L’anémie maternelle a été observée chez 43 des patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 2,9 % contre un nombre de 82 patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 1,8 %.
Le diabète a été trouvé chez 19 des patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 1,2 % contre un nombre de 60 patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 1,28 %.
L’hypertension artérielle est survenue chez 25 des patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 1,4 % contre un nombre de 45 patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 0,98 %.
La menace d’avortement a compliqué 29 des grossesses des patientes ayant jeûné, soit un pourcentage de 2 % contre un nombre de 114 patientes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 2,5 %.
La rupture prématurée des membranes avant le terme a été diagnostiquée chez 20 des femmes ayant jeûné, soit un pourcentage de 1,75 % contre un nombre de 36 femmes n’ayant pas jeûné, soit un taux de 0,8 %.

Complications maternelles au cours de l’accouchement
Des complications au cours de l’accouchement sont survenues chez 121 femmes ayant jeûné (8,3 %) vs 469 femmes n’ayant pas jeûné (10,26 %).
Elles se sont présentées sous forme de :
• Hémorragie de délivrance dans 26 cas chez les femmes ayant jeûné, soit un taux de 1,8 % contre un taux de 1,18 % chez les femmes n’ayant pas jeûné.
• Chorioamniotite dans 19 cas chez les femmes ayant jeûné, soit un taux de 1,3 % contre un taux de 1,78 % chez les femmes n’ayant pas jeûné.
• Déchirure périnéale dans 37 cas chez les femmes ayant jeûné, soit un taux de 2,5 % contre un taux de 4,76 % chez les femmes n’ayant pas jeûné.
• Déchirure vaginale dans 26 cas chez les femmes ayant jeûné, soit un taux de 1,8 % contre un taux de 2% chez les femmes n’ayant pas jeûné.
• Déchirure cervicale dans 13 cas chez les femmes ayant jeûné, soit un taux de 0,9 % contre un taux de 0,54% chez les femmes n’ayant pas jeûné.
• 2 cas de mortalité maternelle ont été enregistrés chez les patientes du groupe « pas jeûné », soit un taux de 0,04 %.
• 1 334 femmes ayant jeûné ont échappé à toutes complications, soit un taux de 91,7 % contre un taux de 89,74 % chez les patientes n’ayant pas jeûné.

Les complications néonatales
Parmi les principales complications survenues, nous avons noté chez les nouveau-nés de mères ayant jeûné :
- 77 cas de souffrance néonatale représentant ainsi une complication importante avec un taux de 5,07 %, manifestée essentiellement par des convulsions néonatales, un trouble du tonus ou de la conscience. Le taux de souffrance néonatale chez les nouveau-nés de mères n’ayant pas jeûné s’est élevé à 7,16 %.
- 53 cas de détresse respiratoire avec un taux de 3,70 % contre un taux de 7,16 % chez les mères n’ayant pas jeûné.
- 8 cas de complications traumatiques post-extraction instrumentale, à savoir 2 cas de plexus brachial , 1 cas de fracture de la clavicule et 6 cas d’hématome cérébral, soit un taux de 0,59 % contre un taux de 1,8 % chez les nouveau-nés du 2e groupe.

Apgar
Le score d’Apgar a été évalué à la naissance chez l’ensemble des nouveau-nés. Son étude a permis d’enregistrer les résultats suivants :
• 1 356 NN de mères ayant jeûné, soit un taux de 92,63 %, avaient un score d’Apgar ≥7 vs un taux de 96,05 % chez les mères n’ayant pas jeûné.
• 108 NN de mères ayant jeûné, soit un taux de 7,37 %, avaient un score inférieur à 7, contre un taux de 3,95 % chez les mères n’ayant pas jeûné. Parmi ces cas :
- 77 nouveau-nés avaient un score d’Apgar compris entre 4 et 7 ayant tous récupéré leurs fonctions vitales après réanimation néonatale.
- 31 NN avaient un score d’Apgar inférieur à < 4, soit un taux de 2,12 % contre un taux de 1,55 % chez les nouveau-nés de mères n’ayant pas jeûné.
Parmi ce groupe, 4 cas seulement ont partiellement récupéré après une lourde réanimation néonatale : oxygénation, aspiration naso-pharyngée et massage cardiaque avec, parfois, adrénaline intra-trachéale. Ces nouveau-nés ont été transférés en service de réanimation pédiatrique.

Poids de naissance
Durant l’année 2005, les nouveau-nés qui avaient un poids de naissance de moins de 2 500 g issus de mères ayant jeûné étaient au nombre de 164, soit un taux de 11,2 % alors que ceux issus de mères n’ayant pas jeûné étaient au nombre de 259, soit un taux de 5,58 %. 265 nouveau-nés avaient un poids de naissance compris entre 2 500 g et 3 000 g, soit un taux de 18,1 % des naissances de mères ayant jeûné contre 17,62 % des naissances de mères n’ayant pas jeûné. 645 nouveau-nés avaient un poids de naissance compris entre 3 000 g et 3 500 g. Ils représentaient 44,05 % des naissances de mères ayant jeûné contre 45 % des naissances de mères n’ayant pas jeûné. 316 nouveau-nés avaient un poids de naissance compris entre 3 500 g et 4 000 g, soit un taux 21,58 % des naissances de mères ayant jeûné contre 24,52 % des naissances de mères n’ayant pas jeûné. 74 nouveau-nés macrosomes, issus de mères ayant jeûné, représentant 5,07 % des naissances de mères ayant jeûné contre 7,28 % des naissances de mères n’ayant pas jeûné.

Malformations foetales
Chez les patientes ayant jeûné, nous avons étiqueté 8 types de malformations, dont trois létales. Toute anomalie même mineure portée sur le dossier a été prise en compte. De ce fait, il a été noté :
• cas de nanisme thanatophore ;
• cas de syndrome de Prune Belly ;
• cas d’anencéphalie ;
• cas d’ambiguïté sexuelle ;
• cas d’imperforation anale ;
• cas d’hydrocéphalie ;
• 3 cas de trisomie 21 et 4 cas de malformations des extrémités (pieds bot, hexadactylie).
Dans le groupe des patientes n’ayant pas jeûné, nous avons étiqueté 37 malformations dont deux létales, à savoir le syndrome polymalformatif et l’anencéphalie.

Conclusion
Le mois de Ramadan représente une période très importante pour les Musulmans. Le jeûne du mois de Ramadan fait partie des cinq principaux piliers de l’Islam. Il s’agit d’un mois sacré que chaque Musulman pratiquant souhaite respecter le mieux possible. Les femmes enceintes sont également concernées par la pratique de ce rituel.
Ce travail avait pour ambition d’étudier, d’une part, les répercussions du jeûne du mois de Ramadan sur la femme enceinte et les pathologies gestationnelles éventuelles pouvant apparaître durant la grossesse et, d’autre part, l’impact du jeûne sur le nouveau-né. Sa réalisation s’est appuyée sur le recueil des données mentionnées dans les dossiers des parturientes admises à la maternité universitaires des Orangers pendant l’année 2005.
Dans notre étude, le Ramadan n’a eu aucun impact sur les risques de fausse-couche spontanée ou de mort foetale in utero, de malformations, de prématurité, de détresse respiratoire. L’impact du jeûne sur l’hypotrophie foetale est le seul paramètre ayant été révélé par cette étude. Cette hypotrophie est d’autant plus fréquente chez les patientes ayant jeûné le 1er trimestre et lorsque le nombre de jours de jeûne est important.
La qualité de la relation médecin-malade est essentielle pour une prise en charge la mieux adaptée. Or, sous-estimer l’importance du Ramadan pour la patiente musulmane, en méconnaître les modalités, ou préjuger de ses effets sur le foetus conduisent à des situations où l’existence même de cette particularité religieuse est niée, voire même source de situations conflictuelles.
Ce travail a apporté des réponses qui pourront rendre cette relation plus sereine. En effet, le soignant ne doit pas hésiter à aborder ce sujet avec sa patiente, afin de lui montrer qu’il respecte ses choix et qu’il est prêt à l’accompagner quelle que soit sa décision.
Les études traitant de l’impact du jeûne du Ramadan sur la grossesse sont malheureusement rares. D’autres études, notamment prospectives, de plus grande envergure permettraient d’améliorer nos connaissances sur le sujet et donc de conseiller au mieux les patientes. 

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