Dr Karim LAHLOU

Dr Karim LAHLOU 26 mars 2020

 Président de Safety Daily Life

Médecin des urgences exerçant au CHU Ibn Rochd de Casablanca, le Dr Karim Lahlou est le président de Safety Daily Life, une association à but non lucratif à vocation à la fois sociale et médicale qui vise, entre autres, à sensibiliser la population à l’importance de maîtriser les premiers gestes de secours. Cet expert œuvre également pour le renfoncement de la prévention contre les accidents de la vie courante pouvant survenir en milieu domestique, scolaire ou au cours de la pratique des loisirs.

 

 Doctinews N°130 Mars 2020 


Dr Karim LAHLOU

 Président de Safety Daily Life


 Doctinews. Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

Dr Karim LAHLOU    J’ai presque 19 ans d’expérience en tant que médecin des urgences. Au cours de mon parcours professionnel, j’ai exercé au sein du service mobile des urgences, de la réanimation et du transport médicalisé des patients gravement atteints. Ceci m’a aidé à me familiariser davantage avec le monde des urgences et ses contraintes. Concernant ma formation, après l’obtention de mon diplôme de médecine, j’ai pris part à plusieurs formations à l’étranger dans certaines structures de soins réputées, notamment l’hôpital Necker à Paris. Ces formations m’ont permis de mieux maîtriser les gestes et techniques des premiers secours. J’ai aussi acquis une expérience significative en matière de prévention des accidents de la vie courante.

Comment avez-vous eu l’idée de créer une association dédiée au secourisme et à la prévention des risques de la vie courante ?

L’idée de créer notre association date de plusieurs années. En tant que médecin urgentiste, j’étais très affecté de voir des victimes des accidents de la vie courante arriver dans les services des urgences alors que ces accidents pouvaient être facilement évités si certaines règles de sécurité très simples avaient été respectées. J’ai donc décidé en 2014, avec 9 autres médecins et 4 techniciens spécialisés dans les secours, de prendre le taureau par les cornes et s’attaquer à cette problématique de santé publique. Nous avons défini plusieurs axes de travail et mis en place des formations spécifiques. À titre d’exemple, nous avons assuré des formations destinées aux personnes appelées à prendre en charge des personnes âgées. Notre objectif a été d’apprendre aux participants à la formation d’aider les personnes âgées à réduire le risque de survenue des accidents domestiques, notamment les chutes, qui constituent un motif très fréquent de consultation aux urgences médicales. Nous leur avons appris comment communiquer avec le sujet âgé et le prendre en charge convenablement. Parallèlement aux cours théoriques, nous avons programmé des séances pratiques axées sur les gestes du quotidien que les personnes âgées doivent effectuer. Ainsi, nous leur avons montré comment utiliser par exemple un rehausseur des toilettes ou comment descendre ou monter les escaliers en sécurité. Au total, nous avons formé environ 30 personnes âgées entre 20 et 40 ans qui vont pouvoir apprendre aux personnes âgées à réduire le risque des accidents de la vie courante.

Avez-vous des chiffres sur les accidents de la vie courante ?

Les statistiques relatives aux accidents de la vie courante sont désolantes. En France par exemple, selon les chiffres de la Croix Rouge Française, près de 20 000 personnes décèdent chaque année des suites d’accidents de la vie courante. 80 % de ces accidents se produisent au domicile des victimes. En France, également, une étude publiée par « Santé publique », un organisme qui assure une surveillance épidémiologique afin de connaître l’état de santé de la population, a révèle que ce type d'accidents constitue la troisième cause de mortalité après le cancer et les maladies cardiovasculaires. Elle a également montré que les chutes sont la première cause des décès dus aux accidents de la vie courante (9 600 morts par an, soit 26 par jour en moyenne). La suffocation, l’intoxication, la noyade et l’exposition aux sources de feu sont également très fréquents et sont responsables chaque année de nombreux décès. Au Maroc, nous n’avons pas de registres qui répertorient ce type d’accidents, mais certains médecins et organismes ont publié des articles sur quelques types d’accident de la vie courante, notamment les brûlures et les intoxications. Ces études sont toutefois insuffisantes pour que nous puissions les exploiter pour mettre en place des plans d’action efficaces. Lorsque nous serons en mesure de mener des études d’envergure qui concerneraient l’ensemble des accidents de la vie courante, nous pourrons alors définir des axes précis et agir à la fois sur le volet de la prévention et de la sensibilisation. 

Plus globalement,comment évaluez-vous les actions menées par les autorités publiques en matière de prévention des accidents de la vie courante ?

 Il est vrai que des efforts importants ont été déployés par les autorités pour agir sur cette problématique, surtout dans les villes du Nord. Ces dernières ont notamment pensé à faciliter la vie aux personnes âgées en concevant par exemple des trottoirs adaptés. En revanche, certaines villes comme Casablanca sont appelées à fournir plus d’efforts dans ce sens. L’amélioration des services doit être axée sur l’accessibilité physique des bâtiments municipaux et des espaces publics et privée ainsi que sur la facilité d’accès au service de transport public tel que les bus mais aussi à l’information. À titre d’exemple, des rampes d’appui et d’accès doivent être installées dans les établissements dont l’entrée est pourvue d’escaliers, tels que les restaurant et les lieux de loisirs, tout en respectant les normes de sécurité pour réduire les risques de chute et de fracture, surtout chez les personnes âgées ou à mobilité réduite. La rampe doit être conforme à certaines normes de sécurité. Son diamètre par exemple ne doit pas dépasser 5 cm pour permettre à l’usager de bien la tenir. Il faut donc agir en amont pour éviter les accidents. Idéalement, il doit y avoir dans toutes les administrations publiques impliquées dans la délivrance des autorisations de construction des services dédiés à la fois au contrôle du respect des normes et du suivi de leur application.

Pensez-vous que l’école a un rôle à jouer dans la vulgarisation des techniques du secourisme ?

Tout à fait. L’école a un grand rôle à jouer en matière de sensibilisation des enfants à l’importance de maîtriser les premiers gestes de survie. Dans certains pays, les enfants doivent obligatoirement suivre des cours dédiés à ces techniques. Au Maroc, certaines écoles privées proposent de petites formations assurées par des spécialistes ou des enseignants qui ont suivi des formations en la matière. Pour qu’elle puisse atteindre ses objectifs, la formation doit commencer dès les classes de la maternelle. À cet âge, les enfants peuvent déjà assimiler les gestes de premiers secours, surtout s’ils sont présentés sous forme de jeux. Le formateur peut par exemple élaborer de petits scénarios basés sur des jeux de rôle afin de susciter l’intérêt des enfants et les inciter à s’impliquer dans la formation. L’expérience a montré que ce type de formation permet de faciliter l’enseignement et la diffusion des messages de prévention. Au fur et à mesure que les élèves progressent dans leur cursus scolaire, les formateurs pourront leur proposer des techniques plus élaborées telles que la réalisation du massage cardiaque.

Comment procédez-vous pour organiser vos formations ?

Grâce au soutien de certains organismes et associations à vocation sociale et médicale tels que l’association Reins et le Croissant Rouge Marocain, qui mettent à notre disposition leurs locaux, nous pouvons organiser des ateliers de prévention des accidents de la vie courante et des formations en secourisme. Nous nous heurtons toutefois à un problème majeur, celui du manque de fonds et qui limite  la portée de nos actions. Les autorités locales, les ministères ou certains organismes comme l’Initiative Nationale de Développement Humain nous ont aidés à acquérir le matériel de formation mais pas pour financer la formation des formateurs, nous devons souvent faire appel à des experts étrangers dans de nouveaux domaines d’action telle la prévention de la petite enfance ou l’ergo domicile. De même, ces formations nécessitent des produits à usage unique soit pour l’hygiène ou à la simulation de cas, et tout cela a un coût.

Selon vous, comment peut-t-on renforcer la prévention des accidents de la vie courante ?

Il doit y avoir une réelle prise de conscience de l'importance majeure des formations en secourisme dans la prévention des accidents de la vie courante. Cela passe nécessairement par la mise à disposition des associations œuvrant dans ce domaine de fonds suffisants pour mener à bien leurs missions. En Australie par exemple, les autorités investissent chaque année près de 20 millions de dollars dans les programmes de prévention et de formation aux gestes de secours et auxquels s’associent les médias, notamment les chaînes de télévision. L'expérience a montré que ces actions ont permis d'atteindre une large frange de la population et de réduire les accidents de la vie courante dans ce pays. Même si nous n'avons pas les même moyens financiers des pays développés, je pense que nous pouvons tout de même nous inspirer de leur expérience en la matière, surtout en ce qui concerne l'implication des médias, surtout audiovisuels.

 

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